Projection de Land Grabbing – Alimenterre 2017

Dans le cadre du festival de films documentaires Alimenterre, dont la 4ème édition se déroule du 15 octobre au 30 novembre, le film Land Grabbing, réalisé par Kurt Langbein et sorti en 2015, a été projeté au cinéma Le Club à Grenoble. Le pôle Evenact d’Impact a supervisé la projection, qui était suivie d’un débat et d’une dégustation de plats confectionnés à partir d’invendus alimentaires.

     Comme expliqué sur son site, le Festival Alimenterre est un évènement international qui amène les citoyens à comprendre les causes de la faim et à se mobiliser pour l’accès de tous à une alimentation suffisante et de qualité en France et dans le monde. Aujourd’hui, ce sont 1 400 projections-débats qui sont organisés chaque année en France et à l’étranger. 

     Le film projeté jeudi 16 novembre à Grenoble traite du problème épineux de l’accaparement des terres par les géants de l’industrie agro-alimentaire à travers le monde. On y apprend notamment qu’en Éthiopie, il est possible d’exploiter des terres louées 5€ par hectare et par an, et de rémunérer les employés travaillant sur ces mêmes terres 24€ par mois, ou encore que 65% des terres cambodgiennes ont de été vendues par l’Etat à des investisseurs étrangers qui en ont expulsé les habitants. Ces derniers n’ont pour la plupart jamais osé porter plainte et n’ont reçu aucun dédommagement.

     Plus près de chez nous, en Roumanie, 50% des aides européennes de la Politique Agricole Commune (PAC) reviennent à 1% des agriculteurs et 70% des agriculteurs ne sont pas aidés. Depuis 1990, 700 000 hectares de terres roumaines ont été achetées par des investisseurs étrangers. En 2012, une enquête a été ouverte par le Parlement européen dans certains pays pour contrôler l’accaparement des terres, mais elle n’a jamais abouti. A l’époque de la sortie du film, en 2015, il n’existait aucune sanction légale contre le land grabbing au niveau européen.

     Land grabbing réussit à présenter de façon percutante les conséquences de l’accaparement des terres à travers le monde, et met en évidence les inégalités absurdes qui existent entre investisseurs étrangers et travailleurs locaux. Le réalisateur nous fait passer d’une exploitation éthiopienne, où les travailleuses concluent leurs 12 heures de travail quotidiennes par une fouille au corps pour vérifier qu’elles n’emportent rien avec elles, aux cuisines d’un restaurant dubaïote dans lesquelles un chef saupoudre de feuilles d’or des huîtres françaises livrées le lendemain de leur récolte.

     Le documentaire a suscité des réactions fortes de la part du public. Pour plusieurs spectateurs, le film met en exergue des problèmes connus depuis bien trop longtemps, comme l’expliquait une représentante l’association Terre de Liens* : “Ce documentaire me fait peur, car je lis des ouvrages qui parlent de ces problématiques depuis plus de 50 ans, comme L’Afrique Noire est mal partie de René Dumont (1962, ndlr), et en visionnant Land Grabbing j’ai la sensation que les auteurs de ces livres prêchent dans le désert depuis tout ce temps : rien n’a changé alors que nous sommes avertis de cette situation depuis longtemps !

     Terre de Liens est une association qui fonctionne grâce au financement participatif citoyen : elle rachète des terres agricoles pour les restituer à des petits agriculteurs et les rendre inaliénables (c’est-à-dire empêcher qu’elles ne soient utilisées à d’autres fins, pour les transformer en zones constructibles par exemple). L’association veille également à ce que l’agriculture pratiquée sur ces parcelles soit conforme à la charte de la confédération paysanne. En Rhône-Alpes, depuis 2007, l’association a acquis 19 fermes, installé 30 paysans et permis de préserver plus de 560 hectares de terres.

     Cette association a pleinement pris conscience de la valeur de la terre ; le documentaire nous pousse à porter ce nouveau regard sur notre environnement, tout comme le souligne une spectatrice : “Un jour, on m’a conseillé d’investir dans la terre, tant que ce n’était pas cher. J’ai trouvé ça effrayant. C’est un thème récurrent du film”.

     Face au constat alarmant dressé par le film sur l’industrie agro-alimentaire, la question principale qui s’est posé durant le débat était assez évidente : comment changer les choses ? Notre manière de consommer a un impact direct sur cette situation. Olivier Bret, référent presse de l’Éléfàn, est intervenu à ce sujet :

Aujourd’hui, nous sommes tous responsables. L’Éléfàn est un supermarché participatif et coopératif qui permet une réappropriation de l’alimentation et des produits de consommation en général par les adhérents, puisque ce sont eux qui les choisissent, en échange de 3 heures de leur temps consacrées au supermarché chaque mois. Le supermarché ouvert en septembre dernier mesure 100 mètres carrés mais vise un agrandissement. L’association compte déjà 1100 adhérents. Comme les personnes travaillant pour l’Éléfàn sont bénévoles, il n’y pas de charge sociale ; cela permet de réduire considérablement la marge réalisée sur les produits par rapport aux supermarchés classiques. Le concept n’est pas nouveau, puisqu’il existe aux Etats-Unis depuis 1973. La première organisation française de ce type se trouve à Paris : la Louve. A Grenoble, il n’y a pas eu autant de difficultés pour s’implanter puisque la population soutient le projet, tout comme de nombreuses associations, la métropole et la municipalité de Grenoble.”

     On peut se demander quel rôle jouent les commerces basés sur ce modèle auprès de la population. Les spectateurs ont débattu à ce sujet, puisque pour certains, le fonctionnement actuel de l’Éléfàn, qui permet aux membres de choisir librement les produits à mettre en vente pose problème. Selon eux, le projet de l’Éléfàn est avant tout politique, et non pas économique ; dès lors, il ne s’agirait pas de laisser les membres proposer n’importe quel produit, mais plutôt de les éduquer en les empêchant de vendre des denrées dont la fabrication a un impact clairement négatif notamment d’un point de vue social et environnemental.

     Au contraire, selon d’autres participants, imposer ou plutôt interdire des choix aux consommateurs n’est pas la meilleure solution car la contrainte aurait une portée pédagogique moindre : il faudrait plutôt lui préférer les explications et les propositions d’alternatives sans impératif.

     Une spectatrice a remarqué que “finalement, les supermarchés sont moins responsables que nous de la situation actuelle : ils répondent à une logique économique de profit, quand nous décidons comment dépenser notre argent.”

     A la fin du débat, les participants ont pu déguster des salades, légumes cuisinés et desserts confectionnés à partir d’invendus et préparés par les membres d’Impact.

     Des boissons ont été proposées par Artisans du monde, une réseau associatif qui possède deux points de vente à Grenoble où l’on trouve des produits issus du commerce équitable. Artisans du monde organisent également des ateliers de formation et de sensibilisation et coordonnent l’ensemble des événements du festival Alimenterre à Grenoble.

 

Louise Vallette – Reporter Impact