« La nature est une bibliothèque »

« Il sera trop tard », affirment plus de 15 000 scientifiques dans leur Avertissement à l’humanité publié le 13 novembre dernier dans la revue Bioscience. Le constat est alarmant : entre perte accrue de la biodiversité et l’épuisement des ressources naturelles, ces chercheurs en appellent urgemment à un changement de nos habitudes de vie et de la gestion de nos ressources dans un monde où la population connaît une croissance constante. Comment gérer nos ressources naturelles dans un tel contexte ?

Un constat récurrent et alarmant

Ce n’est pas la première fois que des scientifiques haussent le ton à ce sujet : déjà en 1992, suite au Sommet de la Terre tenu à Rio (Brésil), 1700 chercheurs nous alertaient en vain sur l’état inquiétant de la planète. Le constat est sans appel : si nous ne changeons pas nos habitudes de vie au plus vite, « il sera trop tard ».

Le réservoir Entrepreñas, sur le fleuve Tage, partiellement asséché en août 2015. Crédits : Alamy / Hemis.fr

Ils déplorent ainsi l’assèchement des fleuves, la disparition considérable d’espèces animales, mais également la déforestation notamment à cause d’une agriculture intensive et polluante. Avec comme exemple majeur, le fleuve Tage au niveau de Tolède (Espagne), totalement asséché suite à une politique d’irrigation intensive des exploitations du Sud-Est de la péninsule ibérique. Les réserves d’eau dédiées à l’irrigation des villes se retrouvent désormais à seulement 11,8% de leur capacité totale, contraignant les municipalités à faire appel à des camions citernes pour s’approvisionner en eau. Le paysage idyllique du fleuve et de ses plages laisse place à des rives baignées d’une odeur de pourriture et d’algues toxiques. Cette pollution s’ajoute à celle de Madrid qui y déverse ses eaux usées.

Le secteur primaire n’est cependant pas le seul dans la ligne de mire des spécialistes : l’industrie, notamment par la combustion de ressources fossiles, est également pointée du doigt pour son émission de dioxyde de carbone. Ainsi, d’après les estimations du consortium scientifique Global Carbon Project, nous devrions terminer l’année 2017 avec une quantité de CO² rejeté de l’ordre de 41 milliards de tonnes, résultat en hausse de 2% par rapport à l’année dernière. La Chine est notamment citée comme étant la principale source de cette pollution, avec une hausse de sa consommation de charbon de 3%, de 5% pour le pétrole, et de 12% pour les gaz naturels. Ces consommations s’annoncent croissantes dans un contexte de croissance démographique ; pour preuve, la population mondiale a augmenté de 35% en vingt ans. En résulte l’obligation d’une réflexion sur notre gestion des ressources naturelles.

Le biomimétisme, une source d’inspiration pour une gestion durable des ressources naturelles

La question de notre gestion des ressources sur le long terme est récurrente et constitue l’un des piliers principaux du développement durable. C’est en partant d’un postulat simple qu’Idriss Aberkane, conférencier et promoteur du biomimétisme, propose une nouvelle appréhension de nos ressources naturelles : une croissance infinie ne peut reposer sur une économie fondée sur des ressources éphémères. Pour lui, il faudrait ainsi refonder notre économie sur une ressource infinie : notre connaissance de la nature et du monde qui nous entoure. Il déplore ainsi notre méconnaissance des richesses de la nature qui pourraient nous en apprendre bien plus qu’on ne le pense, et ce dans les domaines de l’industrie ou des sciences. « La nature est une bibliothèque, lisez la plutôt que de la brûler » exhorte-t-il, incitant les chercheurs à étudier la faune et la flore, non pas en vue de l’exploiter mais afin de s’en inspirer et de l’imiter comme le souligne l’étymologie de « biomimétisme. »  La nature est en effet considérée comme un ingénieur capable de produire sans consommer des énergies fossiles, d’émettre de CO² ou de créer des déchets.

L’Eastgate, centre commercial construit par l’architecte Mick Pearce à Harare (Zimbabwe) – Crédits : David Brazier

Cette théorie n’est pas récente et a été déjà été mise en œuvre, par exemple lorsqu’en 1996, un bâtiment à Harare (Zimbabwe) a été construit en s’inspirant intégralement de la nature, plus précisément des termites. En effet, les termites ont la capacité de se maintenir à une température fixe, même lorsque les températures extérieures varient. De ce fait, plutôt que de dépenser dans un dispositif de chauffage et de climatisation, l’architecte Mick Pearce s’est focalisé sur cette particularité des termites afin de maintenir le bâtiment à une température constante. Il absorbe également la chaleur de la journée afin de la mettre à profit lors des nuits froides. De ce fait, l’immeuble consomme 90% d’énergie de moins qu’un bâtiment classique. Le biomimétisme a donc cette aspiration à ne plus consommer des ressources qui sont jugées éphémères, dans le but de préserver l’équilibre naturel de la planète et de gérer plus durablement nos ressources.

Ajoutées à des vertus écologiques et durables évidentes, le biomimétisme est prometteur économiquement : des années de recherche et développement pourraient être épargnées grâce à des mécanismes naturels qui fonctionnent déjà sous nos yeux. Le livre de la nature n’attend plus que d’être ouvert.

 

Chloé Ramirez, Reporter ImpAct

 

Sources

« Quinze mille scientifiques alertent sur l’état de la planète », Le Monde, 13 novembre 2017

Conférence sur l’économie de la connaissance, le biomimétisme et la Blue Economy, Centre d’Echange et de Réflexion pour l’Avenir, Mars 2015

« Biomimétisme : cinq inventions géniales inspirées par la nature », terra_eco sur Le Nouvel Observateur, 24 mars 2012

Photos

« En Espagne, le Tage se meurt », Le Monde, 13 novembre 2017

« Eastgate Centre, Harare », Wikipedia