La finance est-elle l’ennemie de l’environnement ?

Le 10 février dernier, plusieurs collectifs engagés dans l’écologie, dont Youth for Climate, ont protesté contre BlackRock, une société spécialisée dans la gestion d’actifs. Pourquoi ? Parce qu’elle est le premier investisseur de Total.
En effet, la finance a son rôle à jouer dans la dégradation des conditions climatiques et environnementales. À travers le système bancaire, elle participe en partie au financement des grandes entreprises émettrices de gaz à effets de serre, notamment le secteur des énergies fossiles.
Cependant il se pourrait que ceci constitue un risque pour la finance elle-même. C’est pourquoi on peut remarquer une certaine prise de conscience de la part du système financier, qui tente de mettre en place des mesures pour aller vers une finance plus verte.

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NOTRE FINANCE POLLUE…

L’impact environnemental de notre épargne n’est pas des moindres. La plupart des grandes banques investissent celle-ci en priorité dans des activités émettrices de gaz à effet de serre. L’étude Banking on Climate Change, qui analyse les investissements des trente-six plus grosses banques mondiales (JPMorgan Chase, Goldman Sachs, HSBC…), rapporte que leurs investissements dans les secteurs polluants tels que le charbon et les sables bitumineux ont diminué de 8,2% en 2016 mais qu’ils ont ensuite augmenté de 11% en 2017 pour atteindre 115 milliards de dollars.

Pourquoi ? Parce que les secteurs polluants sont plus rentables que les non-polluants. En effet, les investissements dans le climat sont innovants, ce qui rajoute une incertitude pour les investisseurs. Étant dans une logique de court terme afin de maximiser leurs profits, ils préfèrent donc placer l’épargne dans des projets plus rentables immédiatement, alors que les investissements non-polluants nécessitent une vision de long terme. C’est ce que Mark Carney appelle la tragédie de l’horizon.

En outre, les mouvements de capitaux, qui passent par l’utilisation d’Internet, sont un facteur de pollution. Le fonctionnement d’Internet nécessite de stocker les données en transit dans des entrepôts abritant une multitude de serveurs. Ces bâtiments, appelés data centers, sont extrêmement consommateurs d’énergie : une étude de négaWatt rapporte qu’ils représentent 18% de la production d’électricité, alimentée par les énergies fossiles.

…MAIS CECI POURRAIT PORTER PRÉJUDICE À CETTE MÊME FINANCE…

Selon Michel Aglietta, il existe un risque systémique climatique. Autrement dit, le changement climatique est un enjeu pour la stabilité financière car il a des conséquences sur la finance. Selon une étude du GIEC datant de 2018, une hausse de la température d’1,5°C entrainerait une forte amplification des phénomènes météorologiques tels que la sécheresse et les incendies, les inondations côtières, les vagues de chaleur… Le risque serait encore plus élevé pour une hausse encore plus importante. Cependant, si nous n’accélérons pas la lutte, d’ici 2100, ils estiment une hausse de 4°C. 

Ces risques climatiques se transformeraient en risque financier à travers les actifs. Ils pourraient éroder la valeur de ceux mis en garantie dans les opérations de crédit, ce qui
pourrait donc freiner la création de ces derniers. L’augmentation des catastrophes naturelles pourrait aussi détériorer l’activité locale des régions menacées, mais aussi augmenter profondément les coûts des assurances.

D’ailleurs, une étude de l’IFC montre que la performance des entreprises ayant un meilleur rendement environnemental et sociétal est supérieur de 2,1% à la performance des
entreprises moins responsables. 

…C’EST POUR CELA QUE CERTAINES ALTERNATIVES APPARAISSENT

On cherche alors à développer une finance plus durable. C’est notamment le cas de certains États (Norvège, Irlande), qui ont annoncé lors du Climate Finance Day de Paris en 2018 avoir l’intention de désinvestir des montants importants de certains secteurs polluants : le charbon et les sables bitumineux.

La finance durable apparait, avec à la fois des investissements qui ne nuisent pas à l’environnement – risk filters – et des investissements permettant de faire activement le bien – impact investing and financing. Ce dernier type d’investissement se traduit par la création d’obligations vertes en 2012. Le rendement de ces obligations est mis au service de projets en faveur de la transition énergétique et de la lutte  contre le réchauffement climatique. Le marché des obligations vertes décolle véritablement en 2014 pour dépasser 40 milliards de dollars.

La France est d’ailleurs pionnière en matière de finance verte. En 2017, elle possédait 21% du stock mondial de green bonds. L’entreprise française Engie est en effet la première entreprise
mondiale en encours d’obligations vertes (8,75 milliards d’euros en 2019), et le Crédit Agricole est la troisième banque mondiale en matière de gestion de ces obligations.

            En conclusion, actuellement la finance a un impact négatif sur l’environnement car elle favorise la pérennité des secteurs polluants, qui apparaissent comme plus rentables aux yeux des
investisseurs. Cependant, le réchauffement climatique représentant un risque pour la stabilité financière à travers les catastrophes naturelles potentielles, il y a une prise de conscience de la part des investisseurs sur la question environnementale. De nouvelles alternatives voient donc le jour, en particulier les obligations vertes, ou green bonds.

On peut cependant se poser des questions quant à l’avenir de cette finance durable car une transition trop rapide vers une économie moins polluante pourrait elle aussi menacer la
stabilité financière. En effet, si les évolutions qui permettent d’atteindre la neutralité carbone apparaissent de manière trop soudaine, les actifs des entreprises émettrices de gaz à effet de serre pourraient se déprécier rapidement, ce qui pourrait augmenter le risque de crédit et provoquer une nouvelle crise bancaire. 

Auteure: Anaïs Pino-Maillet